Dehors il pleuvait comme
vaches qui pissent. Tout un troupeau de bovins devait brouter quelque
part là-haut dans les nuages et pisser à qui mieux-mieux sur la ville
en contrebas. C'était un véritable déluge infiniment supérieur à ceux
des temps bibliques. Noé pouvait aller se rhabiller, son déluge à lui
tenait plutôt du pipi de chat par rapport aux trombes de pisse bovine
qui s'abattaient sur les têtes de Léo et de Michèle.
Il était midi mais le soleil n'avait pas voulu se lever ce jour-là. Il
avait battu en retraite devant le sale temps, préférant rester un peu
plus longtemps du côté des Caraïbes. Il savait que par là-bas, il
pouvait briller tout son saoul au plus grand plaisir des touristes qui
aimaient rôtir côtés pile et face sur les plages bordées de cocotiers,
avant de revenir de ce côté-ci de l'océan affronter le froid et la
grisaille qui y avaient élus domicile depuis l'aube des temps,
semblait-il.
Léo et Michèle descendaient en godillant la rue Montalenver en direction de la poste... et du bar de Pedro.
Il n'y avait personne à l'horizon, pas un navire, pas la moindre
chaloupe. Personne n'était assez fou pour braver les hectolitres qui
tombaient des cieux aussi noirs qu'un café bien serré de Pedro.
Dans la tourmente, Léo tenait bon le cap, entrainant dans son sillage
une Michèle plus trempée que la soupe et l'acier. Plus qu'une centaine
de mètres à parcourir avant de virer de bord pour embouquer la rue du
Port qui, comme son nom l'indique descendait en pente assez salée
jusqu'au port et ses cargos, ses grandes grues fantômes, ses quais...
et ses sirènes !
Bon Dieu, mais que s'était-il passé hier soir ? ...Ou était-ce avant-hier ou il y a trois jours comme le prétendait Michèle ?
Pas moyen de me rappeler. Un trou noir plus profond que les putains de cieux qui me pissent dessus en ce moment.
Oh ! Les vaches là-haut, allez brouter un peu plus loin pour changer.
Allez verdir l'herbe irlandaise et offrez moi une chance de revoir un
peu le soleil... et de comprendre ce qui m'arrive !
Ses pensées entrainaient Léo dans un grand louvoyage entre les
obstacles, réverbères, panneaux et autres poubelles qui jalonnaient son
parcours vers un début de vérité, du moins l'espérait-il.
Tous les dix mètres environ, il jetait un bref regard vers sa femme,
s'apercevait qu'il lui avait mis quelques encablures dans la vue,
celle-ci affrontant vaillamment la pluie battante mais ayant
visiblement du mal à suivre le rythme infernal qu'il avait
inconsciemment adopté. Il ralentissait alors, amorçant une espèce de
danse qui consistait à se balancer d'un pied sur l'autre.
Quand elle arrivait à sa hauteur, il lui lançait un regard plus mouillé
qu'un épagneul qui aurait été pris en flagrant délit de finir de lécher
le dernier pot de confiture de mûres de Grand-Maman.
Et, ce n'était bien sûr pas seulement la pluie qui lui dessinait ce regard-là.
Elle n'avait pas le temps de quoi ou qu'est-ce, que déjà il virait de
bord vers le prochain amer, lui mettant de nouveau une longueur à
chaque pas qu'il faisait.
C'est à ce rythme un peu décousu, qu'ils embouquèrent donc cette
fameuse rue du Port en haut de laquelle devait se trouver la poste,
puis quelques mètres plus bas le bar de Pedro puis le port, donc tout
en bas.
Passés le coin, il sortit un tant soit peu de ses pensées qui
l'obsédaient, tous les sens aux aguets, il observait intensément la
poste qu'il reconnut aussitôt bien sûr.
Triomphant, il se retourna d'un bloc inaltérable vers sa femme qui
dégringolait précautionneusement s'il était possible la pente de la
rue. Il était tel le roc le plus au sud du Cap Horn, capable
d'affronter les plus terribles tempêtes sans vaciller d'un demi pouce.
Il était aux anges, véritablement.
Quand Michèle s'arrêta à sa hauteur, il lui lança entre deux gerbes de pluie :
- Tu vois bien ! Voici la poste. Tu la reconnais quand même ?
- Oui, Léo. Bien sûr que je connais la poste. Ne me prend pas pour une conne en plus !
Mais ton fameux Pedro, il est où ? Il est postier ou barman ? J'aimerais comprendre.
Léo accusa légèrement le coup, il prit quelques degrés de gite mais il
redressa aussitôt la barre et repartit sur sa lancée, doublant la poste
en direction de chez Pedro.
- Suis-moi, lâcha-t-il rapidement.
Déjà, il avait dépassé la poste, continuant à descendre la rue. Il
reconnaissait l'enseigne de chez Pedro qui émergeait lentement de la
brume comme dans une bd de Tardi. Ouf, il n'était pas fou. Le bar de
Pedro était bien là, à sa place. A la même place qu'hier et que demain.
Il n'était pas fou !
Il...
Mais...
Oui...
L'enseigne était bien là, se balançant doucement au bout des chaines
rouillées qui la maintenait en place sans doute depuis l'époque de
l'ile au trésor.
Elle ruisselait de pluie comme tout le reste.
Mais même Léo pouvait s'apercevoir qu'il n'y était pas écrit "chez
Pedro" ou quoi que ce soit qui puisse ressembler à l'appellation
habituelle d'un bar.
On pouvait y lire :
Chez Tante Hortense
Au bon fil doré
Mercerie - Bonneterie - Lingerie